Attaché au service du cardinal Chigi entre autres, Marco Marazolli exprime l’éloquente et flamboyante ferveur romaine du premier baroque. Mort en 1662, le compositeur ne cesse à chacune des gravures qui lui sont dédiées, de saisir par sa sensualité souveraine et conquérante, son sens de la déclamation linguistique, une attention particulière et souvent géniale au dramatisme lumineux du texte, entre tendresse, extase, ravissement : n’écoutez que la cantate à voce sola, Sopra la rosa : le texte d’une mordante acuité sur la fugacité et la fragilité de toute beauté, surtout si elle s’effeuille ou se livre trop vite est un sommet de la passion langoureuse de ce baroque romain dont Marazzoli demeure ainsi le champion sans égal.
Il aurait pu devenir un génie de l’opéra (de fait quelques ouvrages profanes …) mais sa langue et son vocabulaire demeurent surtout l’esthétique sacrée en conformité avec ses donneurs d’ordre, les personnalités éminentes de la Curie romaine. Les cardinaux avaient un goût déraisonnable pour la musique souvent d’une sensualité trouble… grand bien pour nos oreilles contemporaines car (re)découvrir l’ardente prière de Marazzoli à travers le chant suave et palpitant de la soprano au nom cinématographique Solitud de la Rosa (traduisez : Solitude de la Rose : un poème en soi) suscite une expérience musicale et émotionnelle d’une belle intensité. La diva nous rappelle la fraîcheur incandescente des cantatrices incarnées, embrasées qui l’ont précédée : les espagnoles comme elles  Maria Bayo, ou Marta Almajano, et plus proche encore (toujours chantante) Roberta Invernizzi…  un chant franc, parfois touché par la grâce…  réhabilite ici l’écriture d’un compositeur qui attend toujours sa juste reconnaissance.

Ce malgré les extravagances sincères de l’historiographe Pier Maria  Capponi (décédé en 1973) et qui militait pour la redécouverte de Marco tout en se disant sa propre réincarnation ! Jusqu’en 1644, Marazzoli sert au mieux le goût du clan Barberini très mélomane (surtout Antonio Barberini, neveu du pontife), surtout évidemment le pape Urbain VIII : goût ” français ” pour les violes de gambes (plutôt que la lire da braccio plus italiennes), pour les castrats (c’est le temps de Landi et de son oratorio pour divos : Sant’Alessio), et faveur pour Marco Marazzoli, célébré comme compositeur et aussi pour ses talents de harpistes virtuose (comme Landi). Un célèbre tableau de Giovanni Lanfranco représente l’instrument préféré des Barberini, une toile que posséda personnellement Marazzoli, lui-même comme ses mécènes et patrons, collectionneurs de tableaux. Le succès se précise immédiatement après la création en 1639 de son opéra Chi soffre speri (Qui souffre, espère … déclaration emblématique de toute la religion catholique), dont l’intermezzo entre autres, La Fiera di Farfa lui valut un triomphe immédiat.
Sous le règne fastueux d’Urbain VIII, Marazzoli laisse plus de 400 cantates dont le duo Rosina e Olindo est ici emblématique d’un chant à deux voix au texte à multiples entrées et clés de compréhension. L’expressivité et les coups de théâtre intensément dramatiques (que cultive le compositeur dans ses ouvrages pour le théâtre) s’affirment en particulier dans Mi fate pur ridere (Maintenant vous me faîtes rire) où les nombreuses onomatopées expriment les cascades de rires qui s’emparent du cœur amoureux, conscient des vertiges suscités par la passion. Très vite, la renommée de Marco dépasse Rome, des commandes lui parviennent de Venise et Ferrare. Même Mazarin en France le sollicite et il n’est pas impossible qu’en 1643, Marazzoli participe à la création en France de La Finta pazza (la fausse folle). Après l’éléection d’Innoncent X, les Barberini fuient Rome et trouve refuge en France, accueilli par Mazarin.  Marazzoli souffre alors de la perte de ses principaux employeurs.
A partir de 1650, le style du compositeur change, à la faveur de son goût pour les textes de Sebastiano Baldini, membre de l’Académie des humoristes. Avec l’avènement du successeur d’Innoncent X, Alexandre VII (1655), les Barberini reviennent à Rome et le compositeur retrouve la période fastueuse des années 1630 et 1640. En témoigne la première cantate du programme Salutate il nuovo Aprile écrite pour l’élection d’Alexandre VII dont l’ivresse vocale et sa suprême sensualité, la gravité aussi de certaines références poétiques du texte … font oublier le conventionnel d’une commande officielle. De toute évidence, voici l’autre meilleur morceau de ce récital lyrique très convaincant.
Oublions surtout les pièces pour violes, assez ennuyeuses (signées Cherubino Waesich) qui manquent d’une sérieuse approche impliquée, a contrario des épisodes chantés. Savourez comme nous l’ineffable effusion tendre de la cantate Sopra la rosa, superbe lamento caché, de  plus de 10 minutes, certainement écrit pour honorer une défunte trop tôt fauchée et peut-être aimée de notre compositeur. La clé du mystère Marazzoli se trouve toute entière dans ce chef d’oeuvre d’incarnation et d’exacerbation raffinées. Le programme vaut surtout pour ses trouvailles vocales à ranger parmi les meilleures réalisations dédiées à Marazzoli.

  • Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon
  • Grey YouTube Icon