Ce Concert des violes a pour objectif de nous dévoiler une "anthologie du répertoire destiné aux ensembles de violes en France" de la fin du XVIème siècle à l'ultime opus qui leur est explicitement dédié, le Concert pour quatre parties de violes de Charpentier. Loin de l'idée reçue du consort de violes typiquement élisabethain, et de la musique pour viole française réduite à François Couperin, Monsieur de Sainte-Colombe, Marin Marais et Antoine Forqueray, Andrea De Carlo a cherché à puiser dans le répertoire instrumental du Grand Siècle, dans les danses et fantaisies, pour reconstituer un siècle de musique pour ensemble de violes, reconstruisant les parties intermédiaires quand il ne trouve sur les portées que le dessus de viole et la basse continue. Le résultat, d'une dense mélancolie, est étonnamment homogène quand l'on songe à la large période couverte, et permet de réapprécier ces sonorités riches en harmoniques, un brin soupirantes, et si appropriées pour la lisibilité du contrepoint.
Dès la Fantaisie de violes à 5 de Louis Couperin, Mare Nostrum emplit la pièce de ses embruns et de son phytoplancton florissant, caressant le sable des rivages de ses archets amples et généreux, soucieux de laisser s'épanouir le timbre grainé des violes, du dessus à la basse. Les Fantaisies sont mélodiquement complexes, avec des entrées fuguées précises, les musiciens créant avec naturel une atmosphère compacte et opulente, d'une puissante intériorité, en dépit d'un effectif en réalité modeste, aidés en cela par une prise de son chaleureuse et enveloppante. On admire en particulier l'entêtante Fugue cinquième de François Roberday, qui n'est pas sans rappeler l'Art de la Fugue de Bach (d'ailleurs transposé parfois pour consort de violes comme dans les versions du Collegium Aureum [DHM] ou de Jordi Savall [Alia Vox]) ou encore la Seconde Fantaisie d'Etienne Moulinié d'une grandeur tragique parfaitement rendue. Les variations de Du Caurroy sur l'air "Une jeune fillette" permettent également d'illustrer cette alchimie audacieuse entre musique populaire et composition savante qui n'était point si rare à l'époque.
Les pièces de Louis Couperin et de Marc-Antoine Charpentier qui concluent le périple se révèlent stylistiquement nettement plus "modernes", avec leurs mélodies plus directes et plus horizontales, leurs danses plus dansantes, leur "je-ne-sais-quoy" de louis-quatorzien fait d'une élégante noblesse, d'une apparente simplicité, épure d'un drapé de soierie. Là-encore, Mare Nostrum sait extraire la musicalité efflorescente et discrète de chaque mesure afin d'en rendre le parfum nostalgique et poétique, choisissant à dessein des tempi posés, des notes rondes et tristes, même le temps d'une Gigue angloise ou françoise plus enlevées. La Sarabande et la Passacaille de Charpentier, où surgit soudain le théorbe disert de Bernard Zonderman, font valoir un sens de l'articulation, de la couleur et du rythme d'une évidence indiscutable. Et l'on aime cette manière que l'ensemble de viole a de faire traîner en bouche les finales, comme pour en savourer l'ultime soupir. Voici une Méditerranée reposée, propice à la méditation, incroyablement texturée et dont certains pourront seulement regretter l'absence de quelques envolées plus fougueuses, que cette mer sans marée d'une beauté souriante et triste a délibérément écartées.


Katarina Privlova

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